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Dossier #004

La révolte cabochienne

Février - août 1413  ·  Paris

Un écorcheur prend Paris. Un prévôt est décapité aux Halles. Une ordonnance de 259 articles brise un instant la monarchie. En quatre mois, la capitale du royaume bascule dans la justice de rue.

Le 27 avril 1413, des milliers d'hommes coiffés de capuchons blancs marchent sur la Bastille. À leur tête, Simon Lecoustellier, dit Caboche, écorcheur de la Grande Boucherie. Le prévôt de Paris, Pierre des Essarts, s'y est retranché. La forteresse capitule dans la journée. Le prévôt se rend contre la promesse de la vie sauve.

Cette promesse ne sera pas tenue.

Le contexte

Charles VI règne sur le papier. Depuis 1392, ses crises de folie ont vidé le pouvoir. Sa femme Isabeau de Bavière préside un Conseil de régence dont la composition est l'enjeu d'une guerre privée entre deux princes du sang. D'un côté, Jean sans Peur, duc de Bourgogne, qui a fait assassiner son cousin Louis d'Orléans rue Vieille-du-Temple, le 23 novembre 1407. De l'autre, le comte Bernard VII d'Armagnac, beau-père du fils de la victime. Le royaume est coupé en deux.

Paris penche pour la Bourgogne. Pas par idéologie. Par calcul. La capitale tient à ses corporations, à ses libertés, à ses approvisionnements. Jean sans Peur l'a compris et a passé six ans à courtiser les bouchers, les pelletiers, les tanneurs. La Grande Boucherie de Paris, située près du Châtelet, compte parmi les corporations les plus riches de la ville. Elle est aussi la moins intégrée à la haute bourgeoisie. Ses membres sont méprisés. Ils le savent.

Les acteurs

Simon Caboche n'est pas un meneur improvisé. Boucher-écorcheur, son surnom vient du geste qui le caractérise, fendre la caboche des bêtes pour en retirer la cervelle. Il est riche, marié à la fille d'un autre boucher, et dirige depuis des années le quartier des Halles. Quand Jean sans Peur a besoin d'une force populaire, Caboche fournit les bras et les couteaux.

Pierre des Essarts est l'inverse. Grand bouteiller de France, prévôt de Paris en 1411, premier président de la Chambre des comptes la même année, il cumule les fonctions et les revenus. Sa fortune est immense. Sa protection est claire, c'est Jean sans Peur lui-même qui l'a fait nommer aux Halles en 1409 pour exécuter son prédécesseur Jean de Montaigu. Pendant deux ans, des Essarts a la faveur du peuple parisien. Il assure les approvisionnements pendant les troubles. On l'appelle le père du peuple.

En 1412, sans raison documentée, Jean sans Peur le lâche. Accusé de dilapidation des finances royales, des Essarts fuit Paris. Il se cache. Quand il revient, il a changé de camp. Il s'attache au Dauphin Louis de Guyenne, prend la Bastille en son nom au printemps 1413, et tente de livrer Paris aux Armagnacs.

Le duc de Bourgogne déchaîne alors ses bouchers.

L'instruction

Les états généraux ouvrent en janvier 1413. Le pouvoir royal y arrive affaibli. Les corporations parisiennes exigent des comptes. Le 27 avril, l'assaut de la Bastille marque le passage du discours à la violence. Pierre des Essarts est emprisonné au Châtelet. La procédure qui suit n'est pas une procédure. C'est une mise en scène.

Une commission est constituée. Des universitaires y siègent, dont un docteur de l'Université de Paris nommé Pierre Cauchon, qui se rendra célèbre dix-huit ans plus tard à Rouen. Les charges contre des Essarts s'accumulent, dilapidation de quatre millions de livres, complot pour enlever le roi, intelligence avec les Armagnacs. L'accusé conteste. Il connaît les rouages. Il sait que l'argent qu'on lui reproche d'avoir détourné a été remis au duc de Bourgogne lui-même, hors des formes légales. Il ne peut pas le dire. Son ancien protecteur est désormais celui qui le condamne.

Pendant ce temps, la rue exerce le pouvoir. Le 28 avril, une foule en armes pénètre dans l'hôtel Saint-Pol et arrête le frère de la reine. D'autres dignitaires sont jetés en prison sur simple dénonciation. Les massacres dans les geôles, signalés par le Religieux de Saint-Denis, s'enchaînent. Les Cabochiens ne jugent pas. Ils écrasent.

Le 27 mai, Charles VI est contraint de signer l'ordonnance cabochienne. Deux cent cinquante-neuf articles. Une réforme administrative pensée par les conseillers de Jean sans Peur, mais que les Cabochiens revendiquent. Le roi coiffe le capuchon blanc en signe d'acceptation. Une scène inédite dans l'histoire capétienne.

Le verdict

Pierre des Essarts est mené aux Halles le 1er juillet 1413. La charrette qui le conduit traverse une foule dense. Sur le trajet, l'accusé est pris d'un fou rire nerveux. Le détail est consigné par Piganiol de la Force au XVIIIe siècle, d'après les chroniques contemporaines. Le rire d'un homme qui sait qu'il va mourir, et qui voit l'absurdité de tout cela.

Il est décapité sur la place. Sa tête est plantée sur une pique. Son corps est traîné jusqu'au gibet de Montfaucon, le même gibet qu'avait inauguré Enguerrand de Marigny presque un siècle plus tôt, le même qu'avait connu Jean de Montaigu, son prédécesseur, en 1409. Trois prévôts en quatre ans. La fonction tue ceux qui l'occupent.

L'ordonnance cabochienne ne survivra pas trois mois. Au début août, la haute bourgeoisie parisienne, menée par l'avocat Jean Jouvenel des Ursins, retourne la situation. Du 2 au 4 août 1413, les Cabochiens sont exterminés. Jean sans Peur fuit la capitale en emportant Caboche dans ses bagages. Bernard VII d'Armagnac entre dans Paris. Il se fait nommer connétable par Isabeau de Bavière. Le 5 septembre, l'ordonnance est cassée. La boucherie du Parvis-Notre-Dame est rasée. Caboche meurt en exil quelques années plus tard.

Mais le précédent est créé. La capitale du royaume a vu son prévôt décapité par une foule en armes. Le roi a été contraint de signer une ordonnance dans le sang. Et Pierre Cauchon, l'un des rédacteurs de cette ordonnance, suivra la carrière qu'on lui connaît.

Deux ans plus tard, l'Angleterre reprend la guerre. Henri V débarque en Normandie. Azincourt suit. La conquête anglaise est facilitée, en partie, par l'épuisement de Paris. Les Cabochiens n'ont régné que quatre mois. Leur ombre s'étendra sur dix années de guerre civile et un demi-siècle de défaite militaire.

Sources Michel Pintoin (le Religieux de Saint-Denis), Chronique du Religieux de Saint-Denys, éd. M. L. Bellaguet, 1839-1852. Enguerrand de Monstrelet, Chroniques, éd. L. Douët-d'Arcq, 1857. Journal d'un Bourgeois de Paris, éd. C. Beaune, 1990. Bertrand Schnerb, Les Armagnacs et les Bourguignons. La maudite guerre, Perrin, 1988 (rééd. Tempus 2009). Claude Gauvard, Condamner à mort au Moyen Âge. Pratiques de la peine capitale en France, XIIIe-XVe siècles, PUF, 2018.

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