Oubliez la sainte. Oubliez la légende. Ce dossier ne parle pas de Jeanne d'Arc. Ce dossier parle d'un juge, d'une procédure, et de l'audit le plus méthodique qu'un tribunal médiéval ait jamais conduit sur un autre tribunal.
Le 7 juillet 1456, dans la grande salle de l'archevêché de Rouen, l'archevêque de Reims lit la sentence. Le procès de condamnation de 1431 est déclaré nul, non avenu, sans valeur ni effet. Les articles d'accusation doivent être arrachés d'une copie des minutes et brûlés par le bourreau de la ville. C'est un mercredi. Vingt-cinq ans plus tôt, un mercredi aussi, Jeanne avait brûlé sur la place du Vieux-Marché, à trois cents pas de là.
Le Grand Inquisiteur de France, le dominicain Jean Bréhal, a mis six ans à construire ce dossier. Cent vingt témoins interrogés dans tout le royaume. Les parents de Pierre Cauchon, convoqués, ont déclaré se désintéresser du sort réservé à la mémoire de l'évêque. L'instruction a duré huit mois. L'appareil documentaire occupe des centaines de feuillets de parchemin, conservés aujourd'hui à la Bibliothèque nationale.
Ce qui suit n'est pas le récit d'un miracle. C'est la reconstitution d'un audit judiciaire.
Le juge
Pierre Cauchon naît vers 1371 à Reims, dans une famille de la bourgeoisie champenoise. Son patronyme n'a rien à voir avec l'animal. C'est la forme picarde du mot chausson. À vingt-six ans, maître ès arts, licencié en droit canonique, il est élu recteur de l'Université de Paris par ses pairs. Six années d'études de théologie derrière lui. Le parcours est brillant, la trajectoire rectiligne.
La trajectoire bascule en 1409. Cauchon entre au service du duc de Bourgogne Jean sans Peur. En 1413, il rédige l'ordonnance cabochienne, deux cent cinquante-neuf articles de réforme administrative imposés au roi par la rue. Les Cabochiens sont exterminés en août. Cauchon est banni de Paris. Le duc de Bourgogne recueille son homme. L'envoie au concile de Constance comme ambassadeur. Là, Cauchon n'hésite pas à faire l'apologie publique du meurtre du duc d'Orléans.
En 1420, le pape Martin V le nomme évêque de Beauvais sur recommandation conjointe de l'Université de Paris, du duc de Bourgogne et du roi d'Angleterre Henri V. Couronnement d'une carrière de services rendus. Cauchon devient simultanément conseiller du régent anglais Bedford, maître des requêtes, et évêque d'un diocèse stratégique aux portes de Paris.
En 1429, les troupes de Charles VII reprennent Beauvais. Cauchon fuit son propre diocèse. Se réfugie à Rouen, capitale de la Normandie anglaise. Un évêque sans territoire. Un juriste sans juridiction légitime. C'est dans cette position exacte qu'il va présider le procès le plus célèbre du Moyen Âge.
La procédure de 1431
Jeanne est capturée le 23 mai 1430 devant Compiègne, sur un territoire relevant du diocèse de Beauvais. Cauchon possède un argument de compétence territoriale. Les Anglais lui confient la mission. Jean de Luxembourg, comte de Ligny, livre Jeanne contre dix mille livres, somme prélevée sur une aide des États de Normandie.
Le procès s'ouvre le 9 janvier 1431 au château de Rouen. Six assesseurs, puis quarante, puis soixante. Des docteurs en théologie, des chanoines, des abbés. Le vice-inquisiteur Jean Lemaistre, dominicain, siège aux côtés de Cauchon. Les interrogatoires commencent le 21 février. Ils dureront jusqu'au 17 mars. Six sessions publiques, neuf sessions à huis clos dans la cellule de Jeanne.
L'accusée est détenue au château de Rouen. Prison militaire anglaise. Cinq gardes en permanence, dont trois la nuit dans sa cellule. Chaînes aux pieds, entravée à un bloc de bois. Le tribunal est ecclésiastique, la prison séculière. La procédure exige une prison d'Église. L'archevêché de Rouen dispose de cachots. Cauchon ne les utilise pas.
Les interrogatoires portent sur les voix, l'habit d'homme, la soumission à l'Église. Jeanne répond seule, sans conseil, sans avocat. Elle demande à plusieurs reprises à être conduite devant le pape. Le droit canonique lui accorde cette possibilité. Cauchon ignore la demande. Le greffier Guillaume Manchon notera, vingt-cinq ans plus tard, que les juges faisaient semblant de ne pas entendre.
Le 24 mai 1431, au cimetière Saint-Ouen, Jeanne abjure. Elle signe, ou fait signer, une cédule. Quatre témoins diront en 1456 que cette cédule faisait six ou sept lignes, le temps de réciter un Notre Père. Celle insérée dans les minutes officielles du procès fait une cinquantaine de lignes. Le document est falsifié.
Le 28 mai, Jeanne reprend l'habit d'homme dans sa cellule. Relapse. Le 30 mai, elle est livrée au bras séculier et brûlée vive sur la place du Vieux-Marché. Cauchon n'assiste pas à l'exécution.
L'instruction de 1452-1456
Cauchon meurt le 18 décembre 1442 à Rouen, frappé d'un accident vasculaire en se faisant raser. Évêque de Lisieux depuis 1432, il n'aura jamais obtenu l'archevêché de Rouen qu'il convoitait. La légende rouennaise dit que le barbier lui a tranché la gorge. Les archives ne confirment pas.
Charles VII attend 1450 pour agir. La Normandie est reconquise. Le roi commande une première enquête, confiée au cardinal d'Estouteville en 1452. L'enquête est reprise en 1455 par le Grand Inquisiteur Jean Bréhal, dominicain, prieur du couvent Saint-Jacques de Paris. Un rescrit pontifical de Calixte III autorise la procédure. La famille de Jeanne, représentée par sa mère Isabelle Romée et ses frères Jean et Pierre, porte l'accusation. La procédure change de nature en cours d'instruction, passant d'une inquisition ouverte à une accusation dirigée contre Pierre Cauchon.
Bréhal envoie des commissaires dans toutes les villes où Jeanne a vécu. Domrémy, Vaucouleurs, Chinon, Poitiers, Orléans, Reims, Compiègne, Rouen. Les témoins sont convoqués. Les survivants du procès de 1431 déposent. Le greffier Manchon. L'huissier Jean Massieu. L'assesseur Isambard de la Pierre, dominicain, qui avait tenté de défendre Jeanne pendant le procès et failli se faire jeter à la Seine par les gardes anglais. Cent vingt dépositions au total.
Certains anciens membres du tribunal sont moins diserts. Ils déclarent, à plusieurs reprises, ne pas se souvenir des détails. La question de la torture, notamment. Jeanne a-t-elle été torturée ? Les assesseurs avaient voté contre. Le procès-verbal le confirme. Les témoins de 1456 ne peuvent rien ajouter. L'absence de trace documentaire ne prouve rien dans un sens comme dans l'autre.
Les six motifs de nullité
En juin 1456, Bréhal rédige son réquisitoire final, la Recollectio. Le Grand Inquisiteur qualifie Jeanne de martyre et accuse Cauchon d'hérésie pour avoir condamné une innocente dans l'exécution d'une vendetta séculière. Le texte est technique, méthodique, construit comme un audit de procédure. Bréhal identifie six vices de nullité.
Premier motif. Incompétence du juge. Cauchon revendique la juridiction de l'évêque de Beauvais au motif que Jeanne a été capturée dans son diocèse. Or au moment du procès, Cauchon a été chassé de Beauvais depuis deux ans. Un évêque sans résidence, sans juridiction effective, sans autorité territoriale. Le mémoire de 1452 le dit clairement, le seigneur Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, n'était pas le juge compétent de Jeanne.
Deuxième motif. Récusation des juges ignorée. Jeanne a récusé Cauchon et ses assesseurs comme ses ennemis mortels. Le droit canonique prévoit la récusation. La demande est consignée dans les minutes. Cauchon passe outre.
Troisième motif. Appel au pape ignoré. Jeanne demande à soumettre ses actes et ses paroles au Saint-Père. Le droit canonique reconnaît l'appel papal comme suspensif. Cauchon refuse de transmettre. Le mémoire note que la simplicité de l'accusée ne lui a pas permis d'employer le mot technique appel, mais que ses paroles avaient la force d'un appel légitime.
Quatrième motif. Détention irrégulière. Prison anglaise au lieu de prison d'Église. Gardes masculins dans la cellule d'une femme. Chaînes et entraves contraires aux normes de détention ecclésiastique.
Cinquième motif. Falsification des articles. La cédule d'abjuration insérée dans les minutes ne correspond pas au document signé par Jeanne. Les témoins sont formels sur la longueur du texte original.
Sixième motif. Partialité passionnée des juges. Pression anglaise sur la procédure. Menaces contre les assesseurs favorables à l'accusée. Questions insidieuses sans rapport avec l'objet du procès. Verdicts frauduleux.
Cent un articles d'irrégularités sont formulés au total dans le dossier d'appel. Le nombre est précis. Bréhal n'écrit pas un pamphlet. Il rédige un audit.
Le verdict
Le 7 juillet 1456, l'archevêque de Reims prononce la nullité. La sentence de 1431 est déclarée nulle pour vice de procédure, tromperie et fraude. Les accusations portées contre Jeanne sont annulées. Les articles d'accusation et la sentence de Cauchon sont arrachés d'une copie des minutes et brûlés par le bourreau de Rouen. Une croix est érigée sur la place du Vieux-Marché, au lieu même du supplice.
Isabelle Romée, mère de Jeanne, est présente à l'annonce du verdict. Elle a survécu assez longtemps pour voir la réhabilitation de sa fille. La ville d'Orléans organise un banquet en l'honneur du Grand Inquisiteur Bréhal le 27 juillet. La demande de la famille d'Arc de punir les membres du tribunal de 1431 n'aboutit pas. Cauchon est mort depuis quatorze ans. Lemaistre, le vice-inquisiteur, a disparu des archives. Les assesseurs survivants ont témoigné, certains avec réticence, et sont rentrés chez eux.
L'Église catholique canonisera Jeanne d'Arc en 1920, près de cinq siècles après les faits. La procédure de 1456 restera le seul cas dans l'histoire de l'Inquisition médiévale où un tribunal ecclésiastique a intégralement annulé la sentence d'un autre tribunal ecclésiastique. L'homme qui a rendu cela possible n'est pas un roi. C'est un dominicain, prieur d'un couvent parisien, armé de parchemins et de droit canonique.
Pierre Cauchon, lui, repose dans la chapelle de la Vierge de la cathédrale Saint-Pierre de Lisieux. Sa tombe n'a jamais été profanée. On ne sait pas si c'est par indifférence ou par oubli.
Sources secondaires FAVIER Jean, Pierre Cauchon. Comment on devient le juge de Jeanne d'Arc, Paris, Fayard, 2010. NEVEUX François, « Pierre Cauchon et la réhabilitation de Jeanne d'Arc », Annales de Normandie, 38/4, 1988, p. 346-349. GAUVARD Claude, Condamner à mort au Moyen Âge. Pratiques de la peine capitale en France, XIIIe-XVe siècles, PUF, 2018. BELON M.-J. et BALME F., Jean Bréhal, grand inquisiteur de France, et la réhabilitation de Jeanne d'Arc, Paris, Lethielleux, 1893.